__Je suis mort... Je suis mort il y a quelques mois, dans cet accident. Tout allait si bien alors, j'étais heureux. Mais suis-je vraiment mort? Non, c'est pire encore: j'ai perdu ma joie de vivre. Je ne me souviens que d'un grand bruit, de la lumière, vive et furtive, et de mon corps que je sens s'envoler. On m'a expliqué, lorsque je me suis réveillé, une semaine plus tard, dans un hôpital: il y a eu une explosion, mes tympans se sont percés sous la pression. Les médecins sont inquiets: ils auraient déjà dû cicatriser, je devrais entendre de nouveau.
__Ils voudraient que j'apprenne à me servir de mes mains, mes mains, avec leurs longs doigts si beaux et si agiles, on voudrait que j'apprenne à m'en servir pour m'exprimer, pour former des mots muets. En temps normal, les médecins n'auraient pas dit ça, mais ils ont peur que je ne retrouve jamais ce si beau sens qu'est l'ouie. Je peux toujours parler, mais je ne peux savoir ce que les autres entendent alors peu à peu, parce que je ne le fait plus, j'oublie comment on fait. De toute façon, je ne veux plus parler je ne veux plus rien faire. J'ai perdu ma raison de vivre.
__Quelques fois, je m'assois à mon piano. Mes doigts fonctionnent alors seuls: ils carressent les touches, quelques instants, avant d'appuyer dessus, ils se mettens à courir le long du clavier, une mélodie si belle autrefois... Et moi qui n'entends rien. Est-ce que je fais des fausses notes? Est-ce que je suis trop lent? Ou encore trop rapide? Qu'importe? Je n'entends rien! Rapidement, je m'énerve, j'arrête mes doigts, je pose mes mains sur le clavier, je m'appuie, je me lève. Même ce son, ce son que je trouvais autrefois horrible, que je considérais comme un sacrilège, une insulte à ce noble instrument, même lui, j'aimerai l'entendre. Mais je ne peux pas... Je n'entends rien.
__Si, à la place de ce qui m'arrive, j'avais été incapable de jouer, mais toujours capable d'écouter, aurait-ce été moins horrible? Je ne pense pas... Je pense que ç'aurait été pire encore, que ma frustration aurait été encore plus grande, de pouvoir entendre les autres mais d'être moi-même incapable de faire parler mon instrument...
__Aujourd'hui j'hésite, j'hésite à me laisser mourir. En arrêtant de me nourrir peut être, c'est la façon la plus facile, toutes les autres demandent au moins un geste et j'ai l'impression que plus aucun geste ne vaut la peine d'être effectué...
Avec ce texte, pour une fois, j'ai l'impression de n'avoir copier personne bien que le sujet ai probablement déjà été traité, cela m'est venu tout seul et non pas d'un élément extérieur.
Je suis heureuse d'avoir enfin pris le temps de développer cet idée qui date à présent de plusieurs mois. Je crois que si j'ai eu envie d'écrire ce texte, c'est simplement à cause de mon amour du piano que je ne peux malheureusement pas exprimer puisque je ne sais pas en jouer. J'espère pouvoir bientôt prendre des cours.